Alors que les grands de ce monde sont réunis à Auschwitz le 27 janvier 2015, les lycéens de Laennec célèbrent eux aussi, à leur manière, la libération des camps nazis. Ils accueillent des témoins directs ou indirects de cette sombre période de notre histoire.

Moins de trois semaines après les attentats qui ont endeuillé la France, la présence de Résistants, de Déportés ou de leurs descendants au lycée Laennec résonne d’un écho particulier. "Liberté, égalité, fraternité mais aussi LAÏCITÉ ", proclame avec conviction Alain Méléard, le président du Prix Départemental du Concours National de la Résistance et de la Déportation. « Croyants et non-croyants ont affronté le pire, c’est-à-dire la barbarie. Ensemble. » Le lien entre le passé et le présent n’a jamais été aussi tangible.

Chant des Partisans et Chant des Marais
Chant des Partisans et Chant des Marais
Elio Le Coz et Camille Coïc, lauréats du Concours de la Résistance et de la Déportation en 2014, ont inauguré de manière solennelle la rencontre avec les Résistants en entonnant ces deux hymnes.

« Le fil ne doit pas être rompu »

Michel Aymerich, le proviseur du lycée, citant Nietzsche (« L’homme de l’avenir est celui qui aura la mémoire la plus longue »), invite, quant à lui, les élèves à ne pas oublier le passé, au risque d’être condamnés à le revivre. « L’homme est à surveiller comme le lait sur le feu », souligne-t-il. « A l’heure ou des bruits de bottes résonnent à l’Est de l’Europe, à l’heure où, ici ou là, nous voyons monter des extrémistes de tout bord, il faut avoir en tête que l’homme est capable du pire. Du pire et du meilleur ; des petites voix soulignent ces instants d’humanité dans les camps, volés aux tortionnaires, entre détenus. Ou entre soldats ennemis, sur le front, qui fraternisent le temps d’une nuit. » Il conclut en s’adressant aux adolescents qui l’écoutent avec attention et gravité : « vous, les jeunes générations, il faut absolument que vous sachiez ce qui s’est passé dans votre histoire. Le fil ne doit pas être rompu ».
Message saisi ! Tout comme celui de Maryvonne Moal, dépositaire de la parole de son père, Émile Jegaden, Résistant, déporté au Struthof-Natzweiler, qui conseille aux jeunes de bien choisir leur engagement.

Un engagement héroïque et ô combien risqué

Alain Bodivit et André Robeson
Alain Bodivit et André Robeson

Une leçon d’histoire que n’oublieront pas de sitôt les plus de 130 lycéens des classes de 1re générale et technologique ou de terminale de bac professionnel. D’autant que la présence d’Alain Bodivit et d’André Robeson, engagés l’un et l’autre dans la Résistance à l’âge de 17 ans, le même que leurs auditeurs du jour, permet de rendre palpables les risques encourus, les souffrances endurées et l’horreur de la déportation. Mais aussi l’héroïsme de ceux qui ont choisi le bon camp, avec enthousiasme et non sans une certaine témérité. Les arrestations, les interrogatoires violents, les tortures, la déshumanisation du camp, les marches de la mort (390 km, à pied, en 10 jours, avec un seul quignon de pain en guise de nourriture et des escargots crus ramassés en chemin pour tenir…) ne manquent pas d’interpeller les lycéens. « Comment conserver sa foi dans l’homme, dans l’humanité, dans de telles conditions, face aux tortures physiques et psychologiques ? », interroge Barbara (élève de 1re 2). "Je vais employer ses propres mots, tout en l’appelant Émile pour garder la distance nécessaire", lui répond Maryvonne Moal. « Mon père croyait en l’homme. Pourtant si une part de lui était vivante, l’autre était morte. Dans les derniers temps de sa vie, il n’était plus avec nous. Il était retourné dans le camp avec ses camarades, ceux qui n’étaient pas revenus ».

Sur les traces de Robert Fouré

Le grand-père de François Fouré, lui n’est jamais rentré. Sa famille a perdu sa trace lorsqu’il a été arrêté et déporté en Allemagne. Le Chef des FFI de la région parisienne, prédécesseur du célèbre Rol-Tanguy, est mort dans le camp de Dora après sa libération par les Américains. Alice son épouse et son fils n’en sauront jamais rien. C’est seulement en 2005, que François découvre l’histoire de ce grand-père, ce héros, qu’il n’a pas connu. Il le doit au hasard : un dossier secret dissimulé dans une cache et retrouvé au moment de la mise aux normes des ascenseurs. François va alors remonter le fil de l’histoire, jusqu’au cimetière où est enterrée la dépouille du colonel Fouré, dans l’Ehrenfriedhof de Nordhausen.

« Nous étions une minorité »

Une salle attentive et captivée -  voir en grand cette image
Une salle attentive et captivée
6 classes de 1re et une dizaine d’élèves de terminale rassemblés dans la salle Autret écoutent avec attention et gravité le témoignage de Maryvonne Moal.

Destin tragique qui contraste avec celui d’André Robeson : « la chance ne m’a jamais quitté tout au long de mon parcours », d’un camp à l’autre ou lors des marches de la mort, de Stargard sur la Mer Baltique à Odessa dans le Sud de l’Ukraine. Quand Anagaëlle (élève de 1re 4) cherche à savoir s’il n’a jamais cédé au désespoir, il lui répond, dans un grand sourire, « malgré tout cela, je n’ai pas pensé que j’allais mourir sans doute parce que je suis de nature optimiste ». A la question de Lomig (élève de 1re 4), « quelles motivations vous animaient lorsque vous êtes entrés en Résistance ? », c’est Alain Bodivit qui répond, en soulignant l’importance du milieu dans lequel il vivait. La défense de la France, de la République française, de la liberté, allait de soi dans la famille Bodivit. « C’est tout naturellement que je suis entré dans la Résistance, en 1943, au sein du réseau Turma-Vengeance. Je n’attendais que ça depuis juin 1940. Mais à l’époque, nous étions une minorité. La France était majoritairement pétainiste ». Une manière subtile de rappeler à chacun la nécessité de défendre les valeurs qui fondent aujourd’hui encore notre vivre-ensemble, quand d’autres les ont bafouées et salies aux heures les plus sombres de notre histoire, il y a plus de 70 ans.

Cette rencontre s’inscrivait dans le cadre de la préparation au Concours national de la Résistance et de la Déportation. Cette année les élèves - une vingtaine à Laennec - doivent plancher sur « la libération des camps nazis, le retour et l’accueil des déportés et la découverte de l’univers concentrationnaire ».

info document - De gauche à droite : Maryvonne Moal, François Fouré, Alain Bodivit, André Robeson et Alain Méléard info document - De gauche à droite : Maryvonne Moal, François Fouré, Alain Bodivit et Alain Méléard. Discours d'Alain Méléard - Président du Prix départemental du Concours national de la Résistance et de la Déportation Discours de Michel Aymerich Une salle attentive et captivée 2 - Plus de 130 élèves et quelques invités sont réunis dans la salle Autret pour cette rencontre solennelle.